Le précieux apprentissage de la lecture à voix haute

« Avant d’expliquer aux autres mon livre, nous dit André Gide dans son introduction à « Paludes », j’attends que les autres me l’expliquent. Vouloir l’expliquer d’abord c’est en restreindre aussitôt le sens ; car, si nous savons ce que nous voulions dire, nous ne savons pas si nous ne disions que cela. On dit toujours plus que CELA. Et ce qui surtout m’y intéresse c’est ce que j’y ai mis sans le savoir, - cette part d’inconscient, que je voudrais appeler la part de Dieu. Un livre est toujours une collaboration, et tant plus le livre vaut-il, que plus l’accueil de Dieu sera grand. Attendons de partout la révélation des choses ; du public, la révélation de nos oeuvres. »
Et en effet, pour un écrivain instinctif tel que je le suis - je veux dire du type qui s’abandonne au fil de son inspiration sans schéma préalable - entendre lire un de ses propres textes (à fortiori par des virtuoses tels que Les Livreurs) représente une expérience d’ordre psychanalytique, voire ontologique, bref : un précieux apprentissage d’une plus juste approche de soi-même.
J’ai toujours éprouvé que les lecteurs émérites comprenaient mieux mes textes que je ne pourrais jamais le faire moi-même, qu’ils m’en révélaient les intentions profondes, les ressorts psychologiques inconscients. La chose m’est d’ailleurs apparue avec plus d’acuité encore lorsque j’ai participé aux cours de lecture que proposent Les Livreurs à l’Université Paris-Sorbonne (Paris IV) et que j’ai pu réaliser la subtilité du travail d’interprétation effectué en amont de la moindre lecture, la rigueur des exercices nécessaires à rendre l’âme d’un texte avec l’authenticité voulue. J’ai donc beaucoup appris à ces occasions et j’en ai contracté l’habitude de me relire à haute voix les pages fraîchement rédigées.
Car peut-on imaginer meilleure école pour la maîtrise de la rédaction proprement dite, pour celles de la prosodie, du rythme, de la fluidité d’expression, de la clarté de l’argumentation éventuelle et pour finir - par-dessus tout - pour cet élément crucial de l’art d’écrire qu’est le contrôle de la ponctuation, que déapprendre à lire correctement ce que l’on vient d’écrire dans la fièvre un peu débridée de l’inspiration ? N’y acquière-t-on pas l’art irremplaçable de la distanciation d’avec son propre texte, le considérant de façon sensiblement plus objective ? N’y apprend-on pas en définitive à mieux maîtriser la syntaxe elle-même, dont les lois prosodiques, nous dit le Littré, « plongent leurs racines dans l’énonciation et la prononciation correcte des mots selon l’accent et la quantité des syllabes »? Tous les lecteurs sonores vous le diront : aucun texte médiocre ne résiste à l’exercice de la lecture à voix haute.
Pour conclure, je dois confesser qu’entendre Les Livreurs lire en public un de mes textes représente un plaisir ambigu car, outre l’immense et non négligeable soulagement de pouvoir enfin (!) comprendre ce que j’ai tenté d’exprimer, je ne puis que rarement me déprendre d’une sourde angoisse : que l’un d’entre eux, lancé courageusement dans une de mes phrases interminables et dont la séquence respiratoire frôle parfois l’exploit sportif, ne succombe in extremis à une crise d’apoplexie - ce qui aurait pour effet déplorable de gâcher la soirée.


Denis GROZDANOVITCH
écrivain


FERMER